Rappelez-vous ce fameux tableau de Delacroix, La liberté guidant le peuple, dont la popularité continue d’inspirer les artistes les plus variés. Il représente la révolution de Juillet 1830, pendant laquelle le peuple de Paris s’est insurgée contre le roi Charles X, lequel a été contraint de quitter le pays. Plutôt que d’instaurer une seconde république, qui n’aboutira dans l’histoire qu’en 1848, les forces politiques en place, essentiellement constituées de monarchistes libéraux, imposent sur le trône de France Louis-Philippe d’Orléans. Une monarchie constitutionnelle se met alors en place.
Le nouveau régime, bien que monarchique, s’affirme comme un peu plus démocratique : le drapeau tricolore est réhabilité, la France se laïcise, le droit de vote est légèrement étendu et surtout… la censure de la presse est abolie… Au moins dans un premier temps.
L’occasion va être par là donnée à plusieurs artistes de presse de s’exprimer. Celui qui nous intéresse ici est, très certainement, le plus polémique de tous ; Charles Philipon. Comme Honoré Daumier, il commence véritablement sa carrière en même temps que s’établit la Monarchie de Juillet, en fondant « La Caricature » en 1830 puis « Le Charivari » en 1832, les « Charlie Hebdo » de l’époque, résolument opposé à Louis-Philippe 1er.
L’œuvre qui nous intéresse ici représente une poire, au milieu d’une place publique. Mais pourquoi une poire ? Ce fruit était un symbole, lancé et cultivé par Philipon, couramment repris par les caricaturistes et la population pour se moquer de Louis-Philippe et de son régime. Symbole du vieillissement, du flétrissement et de l’obésité galopante du souverain, la poire a valu à Philipon de graves ennuis. En 1832, le « Projet du monument expia-poire à élever sur la place de la Révolution, précisément à la place où fut guillotiné Louis XVI » vaudra à Philipon d’être condamné pour outrage à la personne du roi. Philipon réussit là l’un des plus grands pieds-de-nez de l’histoire de la presse : il place le symbole du nouveau roi de France à l’endroit même où le dernier monarque absolu perdit la tête. Relisez le titre de l’œuvre, toute l’ironie s’en dégage. Le républicanisme de l’auteur, s’endurcissant au fil des ans, au fil des mois, saute aux yeux…
En 1835, l’attentat de Fieschi porté contre le roi tue dix personnes. Le roi de France en sort indemne et décide, suite à l’événement, de durcir le régime en place. La presse est désignée responsable de l’attentat, pour avoir entretenu la polémique au sujet du régime. La liberté de la presse, à peine esquissée, est donc totalement supprimée. Philipon, comme Daumier, se réfugie dans la satire de mœurs pour continuer à dépeindre la société française d’alors par des moyens détournés.
De nouveaux ébranlements secoueront la Monarchie de Juillet, contés dans des ouvrages comme Choses vues de Victor Hugo ou encore l’Education sentimentale de Flaubert. Vacillant, le régime s’écroulera en 1848, et une seconde république émergera enfin.
En savoir plus…
Une exposition sur les « poires », en néerlandais
Caricature and French Political Culture 1830-1848: Charles Philipon and the Illustrated Press de David S. Kerr
Référence :
Oeuvre : Projet du monument expia-poire à élever sur la place de la Révolution, précisément à la place où fut guillotiné Louis XVI
Artiste : Charles Philipon
Année : 1832
Publication : La Caricature n°84

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