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Saint John in the Wilderness – Thomas Cole

Pendant la première moitié du 19ème siècle, aux Etats-Unis, c’est la course vers l’ouest. Les nouveaux pèlerins découvrent alors de vastes paysages sauvages, une nature encore vierge. Ces découvertes de grands lacs, montagnes et vastes étendues ont émerveillé les migrants et cet émerveillement est parvenu jusqu’à nous par l’art. En 1825 le poète américain William Cullen Bryant écrit : « The groves were God’s first temples », traduisez « les bosquets étaient les premiers temples de Dieu ».

L’émerveillement pour la nature était en effet religieux. Les migrants contemplaient des paysages qu’ils percevaient comme l’œuvre divine encore inviolée. Thomas Cole, le peintre paysagiste qui nous intéresse aujourd’hui, a fondé la Hudson River School, une école de peinture de paysages romantiques. Cole s’inscrit dans cette mouvance d’émerveillement pour la nature comme cadeau de Dieu. Il peint des paysages américains dont certains éléments et dont la luminosité s’apparentent au merveilleux. La nature dans l’œuvre de Cole a donc une connotation très religieuse. Le peintre a d’ailleurs écrit en 1835 un essai dans lequel il explique la spiritualité des paysages sauvages : « Par le passé, les prophètes se sont retirés dans la solitude de la nature afin de recevoir l’inspiration de Dieu ». L’artiste cite en exemple Saint Jean Baptiste dans le désert.

Saint Jean Baptiste dans le désert, c’est justement le tableau de Thomas Cole qui nous intéresse aujourd’hui. Jambes et bras écartés, Jean Baptiste se tient sur un roc, devant une croix, face à des disciples regroupés en contrebas. La scène s’inscrit en minuscule au milieu d’une nature immense, d’un paysage exotique et merveilleux certainement très éloigné de celui dans lequel pouvait errer le Saint…

Jean le Baptiste est un contemporain de Joshua de Nazareth (ou Jésus Christ, comme nous l’appelons communément). C’est lui qui a baptisé l’envoyé de Dieu sur les bords du Jourdain, lui qui l’a annoncé. Saint Jean Baptiste a vécu en ascète, dans le désert. Le « désert », on se le figure aujourd’hui comme une étendue aride de sable fin, éblouie par la lumière d’un soleil au zénith. En réalité, le « désert », dans son sens originel, désigne un lieu retiré, et ne sous-entend pas de particularité climatique ou géographique. « Se retirer dans le désert », c’est en somme se retirer de la société des hommes.

Le titre de l’œuvre qui nous intéresse ici est « Saint John in the Wilderness ». Le mot anglais « Wilderness » a un sens moins restrictif que notre « désert ». Le mot vient de « wild », qui veut dire « sauvage », « naturel ». « Wilderness » nous renvoie à un espace sauvage, inhabité, encore vierge des marques de la civilisation.

Avec ce tableau, Thomas Cole fait se rejoindre spirituellement la beauté de l’Amérique encore vierge que l’on découvre alors et l’acte du Saint Jean Baptiste, exilé dans le désert, loin des hommes. En vérité, le paysage tropical qu’il nous propose ici n’a rien de réaliste, et s’éloigne fort de ce que nous savons de la rudesse du désert du Jourdain, notamment au travers des écrits bibliques. Il s’agit ici d’un paysage fantasmé, créé de toute pièce pour l’exaltation.

En savoir plus :
Le nouveau testament à travers 100 chefs d’œuvre de la peinture de Régis Debray
American Wilderness de Michael Lewis
La page wikipedia de Thomas Cole

Références :
Œuvre : Saint John in the Wilderness
Artiste : Thomas Cole
Année : 1827
Lieu de conservation : Wadsworth Athaneum

Remembrance – Clovis Trouille

Clovis Trouille est un peintre oublié. Son œuvre a été quelque peu remise en valeur dernièrement, avec une exposition, en 2007, à Amiens, qui a eu la faveur de quelques médias.

 Pour l’occasion, le petit fils du peintre a accordé une interview au Courrier Picard. L’héritier se souvient d’un grand-père profondément antimilitariste, anticolonialiste et anticlérical… Une étiquette « anti-tout » qui lui vaudra d’être souvent épinglé comme « anarchiste ». « C’était un littéraire qui écrivait avec des pinceaux » témoigne son petit fils ; « il pouvait sortir les plus grandes grivoiseries sur un ton aristocratique ». Ce dandy scabreux peignait des « tableaux défouloirs » où il s’en prenait virulemment à la religion, la tournant en dérision par l’érotisme et le macabre. Il transforme les nonnes en prêtresses de l’érotisme et les acteurs de la chrétienté en joyeux pervers.

Le tableau qui nous intéresse ici se nomme Remembrance. Il représente deux soldats morts, l’un français l’autre allemand. Ils tiennent dans leurs bras des croix de bois estampillées « 1914-1918 » et des lapins. A l’arrière plan, une muse contorsionnée dans les airs, arborant une jarretière aux couleurs tricolores, déverse une pluie de médailles sur un chef militaire, recevant la bénédiction d’un cardinal en porte-jarretelles. Profondément marqué par la grande guerre, à laquelle il a été contraint de participer, Trouille dénonce ici le sang des faibles répandu pour le prestige de quelques « élites ».

C’est ce tableau qui va marquer Dali, en 1930, lors d’un salon consacré aux artistes révolutionnaires. Dali présentera alors Trouille à Eluard, Aragon et Breton. Bien qu’ayant un peu participé aux activités du groupe surréaliste, Clovis Trouille a finalement conservé ses distances, définissant son art, non pas comme surréaliste, mais comme « super réaliste ».

Toute sa vie, Trouille restera un artiste méconnu. Une citation revient souvent dans les papiers lui étant consacrés, et résume bien l’œuvre du peintre : « Je n’ai jamais travaillé en vue d’obtenir un grand prix à une quelconque Biennale de Venise, mais bien plutôt pour mériter dix ans de prison ». Trouille ne voit son travail être porté à la lumière que deux fois. En 1963, ses toiles sont exposées, pour la première et dernière fois de son vivant. Cette exposition est interdite aux moins de 18 ans… et aux plus de 70 ! En 1969, un spectacle érotique triomphe à Broadway. Il s’agit de « Oh Calcutta Oh Calcutta », qui s’inspire du titre d’une œuvre de Clovis Trouille, qui est d’ailleurs agrandie et reproduite sur le rideau de la scène… Il y a peu de chance pour que les spectateurs américains aient saisi le calembour contenu dans le titre…

En savoir plus :
L’association Clovis Trouille et sa galerie de tableaux en ligne
Un blog dédié à l’artiste
Le livre d’or de l’exposition Trouille à Amiens, à savourer, comme tout livre d’or

Références :
Œuvre : Remembrance
Artiste : Clovis Trouille
Année : 1930
Lieu de conservation : Musée de Picardie, Amiens

Scène de déluge – Anne-Louis Girodet Trioson

Anne-Louis Girodet de Roucy, dit « Girodet-Trioson », est l’un des plus brillants élèves du maitre David. Entre 2006 et 2007, le public redécouvre l’artiste grâce à une exposition mondiale qui est notamment passée par le Louvre.

C’est au Louvre, justement, que l’on retrouve la Scène de déluge, l’une des  œuvres les plus frappantes de Girodet. Le déluge est un mythe fondateur dans l’humanité. Dans la Genèse est écrit que Dieu, réalisant l’impiété et la méchanceté des hommes, décida de détruire toute sa création, à l’exception de Noé et de sa famille, à qui il fit construire une embarcation. Souvent, le déluge est représenté d’une façon gigantesque et panoramique, pour mettre l’emphase sur le déchainement de la nature et la faiblesse des hommes. C’est le cas avec le Déluge de Géricault par exemple. Ici, la scène est représentée par Girodet dans un cadre réduit, celui d’une famille.

On retrouve cette toile de Girodet un peu partout dans les compilations d’imagerie sur le Déluge. Mais attention ! L’œuvre de Girodet concerne une scène « de » déluge, et pas une scène « du » déluge. Il s’agit ici du déluge universel, pas du déluge biblique. C’est avec cet argument que Girodet répondit à ses critiques, qui reprochaient au tableau de nous montrer, en arrière plan, une eau trop transparente, pas assez souillée de sable, de boue et de corps emportés. Malgré son démenti formel, c’est bien l’appellation « scène du déluge » qui continue de se propager, le musée du Louvre lui-même commentant le tableau sous cette appellation.

Le tableau représente avant toute chose une famille, suspendue au dessus de l’abyme et dont tous les membres sont enchainés les uns aux autres. Il y a l’homme, dans la force de l’âge, le chef de famille qui cherche à sauver les siens. Sur son dos est agrippé un vieillard, son père, tétanisé et faible, qui tient dans sa main une bourse. Ce symbole très railleur dénonçant l’avarice du vieillard a été critiqué en son temps comme « trop recherchée et peu digne d’une scène aussi importante ». Sous le chef de la famille, retenue d’une main, l’épouse, contorsionnée entre le nouveau-né qu’elle retient contre sa poitrine et l’ainé qui, dans un reflexe de survie, s’agrippe à la chevelure de sa mère. Leur sort à tous ne tient qu’à la solidité des restes décharnés d’un arbre. En bas à gauche de la composition ; une femme morte ou agonisante, symbole de ce qui les attend dans le précipice.

Le tableau a reçu les honneurs de son temps. Scène de déluge a fait sensation au salon de 1806 et, en 1810, remporte le concours des prix décennaux face aux Sabines de David, lequel commentera : « Il a été donné à Girodet, dans cet ouvrage, d’unir la fierté de Michel-Ange à la pureté de Raphaël ». Le jury, quant à lui, commentera la gratification comme suit : « Cette scène si touchante et si terrible, en offrant à nos regard ce que la crainte et le danger extrême ont de plus effrayant, ne présente que des mouvements nobles et ce que la nature a de plus pur ».

Sur le même thème du déluge, on retrouve un tableau antérieur de Regnault assez comparable à celui de Girodet, puisque reprenant certains éléments de composition tels que le vieillard porté par le fils et la femme, en contrebas, protégeant son nouveau-né. Filiation étrange, et à ma connaissance inexpliquée.

 

En savoir plus :
L’exposition temporaire au Louvre

Références :
Œuvre : Scène de déluge
Artiste : Girodet Trioson
Année : 1806
Lieu de conservation : Musée du Louvre, Paris, France

Le Christ au tombeau – Holbein le Jeune

Vous connaissez peut-être Holbein le Jeune sans le savoir : il est l’auteur des Ambassadeurs  les plus célèbres de l’histoire de la peinture. L’artiste est l’une des plus grandes figures de la peinture allemande. Ingres a déclaré à son égard « Les portraits de Holbein sont au dessus de tous, il n’y a que ceux de Raphaël qui les surpasse ».

Parmi les œuvres de l’artiste, celle ayant suscité les réactions les plus vives et les plus violentes est très certainement le Christ au tombeau. Il s’agit d’une huile sur panneau de trente centimètres de hauteur pour deux mètres de largeur représentant Jésus Christ dans un état de décomposition, enfermé dans un cercueil sur lequel est inscrit « Jésus de Nazareth, roi des Juifs ». Le réalisme est d’une rare violence : Jésus apparaît sous les traits d’un cadavre maigre, verdâtre, ses yeux sont révulsés et sa bouche est ouverte, comme si personne n’avait pris la peine de les lui fermer. Sa main droite, comme tendue vers le spectateur (le tableau, au musée de Bâle, est accroché à hauteur d’yeux) est squelettique, effroyable. On ne reconnaît le Christ dans ce corps en état de putréfaction qu’aux fameux stigmates et aux séquelles laissées par les supplices. Certaines informations, jusqu’ici non confirmées, prétendent qu’Holbein aurait peint ce corps en prenant modèle sur celui d’un noyé repêché dans le Rhin.

Le réalisme du tableau a beaucoup choqué, notamment l’écrivain russe Dostoievski, parait-il au bord de la crise d’épilepsie à sa découverte. Dans son roman L’idiot, Dostoievski fait dire à son personnage Mychkine « Mais, ce tableau, il serait capable de vous faire perdre la foi ». Le tableau a beaucoup déstabilisé parce qu’il représente le Christ uniquement par ses souffrances. Ce réalisme par l’horreur est pour beaucoup une négation de la Résurrection.

« C’est un corps nu, couché sur la pierre, raide, affaissé, la peau verte plutôt que pâle. Cette peinture est impie à force d’être vraie ; car c’est un cadavre qu’Holbein a peint, ce n’est pas le corps d’un Dieu enseveli. La mort est trop empreinte sur ce corps pour que la vie y puisse jamais rentrer ; et si c’est là le Christ, Holbein ne croyait pas à la Résurrection » écrit Saint-Marc Girardin en 1835 (Notices politiques et littéraires sur l’Allemagne). Plusieurs siècles après sa naissance, l’œuvre suscite toujours de vives réactions de rejet. En 1948, André Suarès, écrivain français, rédige dans son ouvrage “Pages” le commentaire suivant : « Le Christ mort est une œuvre terrible. C’est le cadavre en sa froide horreur, et rien de plus. Il est seul. Ni amis, ni parents, ni disciples. Il est seul abandonné au peuple immonde qui déjà grouille en lui, qui l’assiège et le goûte, invisible. [...] Certes Holbein tient pour Luther plus que pour Rome. Mais en secret il est contre toute église. [...] Holbein me donne à croire qu’il est un athée accompli. Ils sont très rares. Le Christ de Bâle me le prouve : il n’y a là ni amour, ni un reste de respect. Cette œuvre robuste et nue respire une dérision calme : voilà ce que c’est que votre Dieu, quelques heures après sa mort, dans le caveau ! Voilà celui qui ressuscite les morts ! »

 

En savoir plus :
Le texte d’André Suarès
Holbein le Jeune chez Lunettes Rouges

Références :
Œuvre : Le Christ au tombeau
Artiste : Holbein le Jeune
Année : 1521
Lieu de conservation : Kunstmuseum, Öffentliche Kunstammlung, Bâle

L’intérieur ou Le viol – Edgar Degas

 Edgar Degas est un peintre connu pour ses tableaux de danseuses, de courses équestres et de nus. Il a aussi réalisé des portraits et des scènes de genre, dont la plus fameuse est très certainement l’Absinthe.

Le peintre était l’ami d’Edmond Duranty, un critique d’art qui l’a beaucoup influencé dans le sens d’une peinture réaliste, « qui saisit au vol la physionomie moderne ». Dans la peinture de Degas, on devine l’intériorité des personnages représentés aux objets et personnages placés autour d’eux, à l’environnement. L’intérieur est très certainement le tableau le plus intriguant, le plus hors-norme d’Edgar Degas. Il illustre bien l’art et la technique de Degas, que Duranty appellait « l’inventeur du clair obscur social ».

Nous découvrons avec ce tableau l’intérieur d’une chambre modeste de jeune fille. Deux personnages s’y opposent : du coté clair la femme et du coté obscur l’homme.

La femme est assise, prostrée, l’épaule découverte. L’homme, d’une condition sociale visiblement supérieure, est debout, victorieux, dominant, les jambes écartées et les mains dans les poches. L’individu semble avoir pris possession des lieux ; il a étalé partout ses effets personnels : son haut de forme sur la commode, son manteau sur le lit.

Entre les deux personnages, le symbole d’une virginité souillée : la lumière forte d’une lampe éclairant une cassette au capitonnage rose saumon d’où débordent des tissus blancs. Le titre original de ce tableau est « L’intérieur » mais, rapidement, il a été appellé par le public « Le viol », chose que Degas n’a jamais acceptée.

Pour Degas, le tableau est tout d’abord une grande réalisation sur la lumière, qui lui a permis de « travailler beaucoup les effets du soir, lampe, bougie, etc. ». Ce travail sur la lumière est particulièrement éloquent : les épaules des deux personnages symbolisent à eux seuls le clair obscur ; le noir total de l’épaule de l’homme contraste fortement avec celle de la femme, brûlée par l’éclairage. Selon Bernd Growe, « cette scène ne fixe pas seulement l’humiliation de la femme ; le contraste latent entre être à la merci de quelqu’un et agression montre, dans la tension entre les sexes, que tous deux sont incapables de trouver une issue ».

 En savoir plus :
Degas ”je voudrais être illustre et inconnu”
Degas de Bernd Growe

Références :
Œuvre : L’intérieur
Artiste : Edgar Degas
Année : 1868
Lieu de conservation : Philadelphia Museum of Art

Whitewashing Lascaux – Banksy

“Gentrify this !!!”
En français, « Embourgeoise ça !!! »

C’est ce qu’on pouvait lire en mai 2008, à l’entrée d’un tunnel abandonné, dans le sud est de Londres. C’est à cet endroit qu’avait lieu The Cans Festival (en clin d’œil au Cannes Film Festival), organisé par Banksy, qui avait invité 39 artistes du monde entier à s’exprimer en peignant au pochoir les murs du tunnel. Mais qui est Banksy ?

C’est une célébrité en Angleterre, où un grand buzz médiatique s’est construit autour de son identité et de son art. L’homme demeure relativement inconnu en France, où son nom ne déclanche les passions que des amateurs de graffiti. Depuis des années déjà, les médias britanniques s’échinent à percer l’identité de Banksy. L’artiste n’a dévoilé aux médias ni son visage ni son vrai nom. Il refuse toute réutilisation de son œuvre à des fins commerciales et a balayé toutes les propositions de collaboration avec de grandes firmes telles que Nike. Ses œuvres, peintes sur les murs de Londres, sont dénoncées par les conservateurs anglais comme illégales et relevant du vandalisme.

« L’art terroriste » ou « vandale » de Banksy connaît pourtant un très grand succès, suscitant l’adhésion et l’enthousiasme d’une pléthore d’individus. Ses œuvres ont pour thèmes principaux la politique, les médias et la société de consommation, la vidéosurveillance, le décalage entre art légitime et underground, l’armée, la police, les institutionsL’autorité de manière générale. Ses messages sont clairs, percutants et souvent ironiques. Ses œuvres font rire tout autant qu’elles surprennent. Napalm, Nu et Pulp Fiction version banane comptent parmi ses œuvres les plus connues.

Whitewashing Lascaux, peint lors du Cans Festival, traite avec humour de la guerre livrée par les autorités à l’art urbain. Le « whitewashing », en français « blanchiment, nettoyage » d’un mur, est pratiqué par les autorités territoriales pour nettoyer les villes d’une forme d’expression encore peur reconnue comme telle. Avec son œuvre, Banksy pose ironiquement la question de savoir si l’on pourrait traiter les peintures rupestres préhistoriques avec la même indifférence.

La destruction des œuvres concerne de moins en moins personnellement Banksy, dont les graffitis sont estimés à plusieurs centaines de milliers de dollars. En avril 2007, des ouvriers du transport londonien ont effacé l’une des œuvres les plus célèbres de Banksy, Pulp fiction version banane, évalué à 500 000 dollars et admiré par plusieurs stars du show business comme le couple Pitt-Jolie. Devant le tollé provoqué par cet effacement, les transports londoniens ne se sont pas excusés, expliquant que leur politique était d’effacer tous les graffitis, qui créaient une atmosphère « d’abandon et de décadence sociale ». Une remarque qui parraitra à tous bien obscurantiste, dans quelques décennies (ou siècles ?), quand l’art de rue sera définitivement intégré comme légitime.

En savoir plus :
The Cans Festival et ses photographies
Le site officiel de Banksy
Un article sur la destruction des graffitis
Excellent photoreportage sur le Cans Festival

Références :
Œuvre : Whitewashing Lascaux
Artiste : Banksy
Année : 2008
Lieu de conservation : Leake Street, Londres, Angleterre

Mr. and Mrs. Andrews – Thomas Gainsborough

La peinture anglaise est des plus méconnues. Au 18ème siècle, l’art était français et de l’autre côté de la Manche, l’école anglaise a bien eu du mal à résonner par delà ses frontières. Thomas Gainsborough est l’un des maitres britanniques qui a porté cette petite éclosion.

Gainsborough est fasciné par la nature ; le paysage est son genre de prédilection. Des biographes ont affirmé que s’il l’avait pu, il eut été peintre de paysage naturaliste. Seulement, pour gagner sa vie, il s’investit dans la réalisation de portrait, « choisissant la spécialité que tout le monde payera et encouragera », explique-t-il. L’artiste devient rapidement le portraitiste à la mode de la petite noblesse et de la bourgeoisie anglaise et, pour allier passion et nécessité, réalise avec ses tableaux la fusion des genres paysage et portrait.

Le tableau qui nous intéresse ici est le symbole de cette fusion. Il s’agit du portrait de Robert Andrews et de Frances Carter. Le tableau fut réalisé par Gainsborough peu de temps après leur mariage, en novembre 1748.

Le couple est placé devant un très gros chêne, dans un décor très anglais qui est celui de leur propriété agricole. A cette époque de l’histoire anglaise, l’agriculture connaissait un très grand essor et était synonyme d’abondance et de richesse pour les exploitants. Des détails, sur ce tableau, nous montrent que la ferme possédée par les Andrews se veut moderne : le blé est planté en sillons étroits, selon les théories alors très récentes et controversées de l’agronome Jethro Tull. En arrière plan, on peut apercevoir des moutons d’une nouvelle espèce, à l’alimentation moins difficile et donc plus rentables.

Robert Andrews se tient, détaché, la mine aussi élégante que pédante, appuyé contre le banc sur lequel est assise sa femme. Son fusil sous le bras et son chien de chasse à proximité, le bourgeois est comme pressé, semblant poser pour une photographie le temps d’une courte pause. Certains avancent que de l’espace a été réservé sur le banc pour peindre un éventuel enfant.

Il existe deux interprétations fameuses à ce tableau. La première est celle de Gillian Rose et porte sur le genre et la place de chacun dans le couple bourgeois anglais de l’époque. Selon l’analyste, Robert Andrews domine le paysage, tandis que sa femme en fait parti, presque au même titre que le troupeau d’animaux derrière elle ; passivement. Il est le « landowner », le propriétaire, elle n’est que son épouse.

"leur sentiment de possession vis-à-vis de leur environnement se lit dans leur attitude et dans leur expression"

John Berger dans son ouvrage Ways of Seeing, insiste quant à lui sur le fait que le couple est représenté dans le décor de sa propriété, fruit du mariage : : « ce sont des propriétaires terriens et leur sentiment de possession vis-à-vis de leur environnement se lit dans leur attitude et dans leur expression [...] parmi les plaisirs que leur portrait leur procurait figurait celui de se voir représentés sous la forme de propriétaires et le plaisir était rehaussé du fait que le peintre excellait à rendre leur terre dans toute sa substantialité ».

 

En savoir plus…
Landscape and History de Ian D. Whyte
The Art of Thomas Gainsborough: ‘A Little Business for the Eye’ de Michael Rosenthal

Références :
Œuvre : Mr and Mrs Andrews
Artiste : Thomas Gainsborough
Année : 1750
Lieu de conservation : National Galery, Londres, Angleterre

Portrait d’Antoine-Laurent Lavoisier et de sa femme – Jacques-Louis David

« La république n’a pas besoin de savants » a déclaré Fouquier-Tinville, accusateur publique sous la Révolution Française. C’est bien « la hache de la Révolution » qui s’abat en 1794 sur les épaules d’Antoine-Laurent Lavoisier, coupable du simple fait d’avoir tenu la fonction de fermier général.

Membre du comité de Sûreté générale, le peintre Jacques-Louis David ne fait rien pour arracher Lavoisier de la mort. Six ans plus tôt, le peintre recevait du savant la somme astronomique de 7000 livres, pour lui peindre son portrait ; c’était près du double de ce que l’artiste avait touché pour les Horaces, une commande royale.

Lavoisier était non seulement un savant brillant, que l’histoire retiendra comme l’inventeur de la chimie, mais aussi un homme d’une grande fortune. Sa charge de fermier général, qui lui valut sa tête, ne consistait pas en le labourage de la terre mais en la collecte des impôts pour la couronne. Avec sa femme Marie-Anne Paulze, fille d’un fermier général, Lavoisier forme un couple moderne de riches intellectuels.

Avec ce portrait, David s’immisce dans l’intimité du couple. Marie-Anne s’appuie sur l’épaule de son mari et sur la table à laquelle il était en train d’écrire, le surprenant en plein travail par un geste de complicité. Elle lance au spectateur un regard plein d’assurance et d’intelligence. Nous sommes loin des portraits de maîtresses royales ou de dame de salon. Le couple Lavoisier affiche sa modernité… et sa richesse. Grand drap de velours pourpre, manchettes, jabots… Ce portrait d’apparat devait être exposé au Salon en 1789, mais face à la ferveur révolutionnaire, Lavoisier se rétracta pour des raisons qui se comprennent ici facilement.

Portrait, ce tableau est aussi nature morte ; avec les ballons du chimiste placés sur la droite, dont les reflets et la texture révèlent toute la précision de l’art de David. A gauche, en arrière plan, l’on peut distinguer le porte-documents de Marie-Anne Lavoisier, artiste elle aussi, qui avait d’ailleurs pris des cours de dessin avec le maître David.

En savoir plus…
L’oeuvre de Lavoisier, numérisée par le CNRS
Jacques-Louis David sur Wikipedia

Références :
Oeuvre : Portrait d’Antoine-Laurent Lavoisier et de sa femme
Artiste : Jacques-Louis David
Année : 1788
Lieu de conservation : Metropolitan Museum of Art, New York, Etats-Unis.

Cans Seurat – Chris Jordan

 

Les amateurs d’art auront reconnu Un dimanche après-midi à l’Île de la Grande Jatte, le chef d’œuvre de Georges Seurat. Ce tableau nous renvoie au mouvement « pointilliste », issu de l’impressionnisme, qui consiste à peindre par de petites touches séparées, par « points ». Le tableau apparaît ci-dessus sous deux versions, que vous pouvez agrandir d’un clic, afin de mieux en distinguer les différences.

Quelles sont ces différences ? La deuxième version semble être la reproduction de l’œuvre originale de Georges Seurat. La première version elle, semble dénaturée, comme déformée par une mauvaise compression informatique. Le tableau n’est plus « pointillé » mais presque « pixellisé ». Les couleurs se font beaucoup plus chaudes et orangées. La première version est en fait une œuvre signée Chris Jordan, un artiste américain contemporain.

Chris Jordan s’est pour le moment investi dans deux thématiques majeures : la dévastation causée par l’Ouragan Katrina et la société de consommation américaine. Pour parler de cette dernière, Jordan utilise deux méthodes. La première est de photographier d’énormes concentrations de produits de consommation comme le papier journal, les voitures ou les téléphones portables, ces photographies sont réunies dans la collection titrée « Intolérable beauté », en référence, peut être, à la paradoxale harmonie visuelle se dégageant d’un tel spectacle. Le deuxième crédo de l’artiste, c’est la réutilisation intelligente et monumentale d’une technique picturale que l’on côtoie quotidiennement : la mosaïque par patchwork photographique.

Vous avez certainement déjà croisé, sur les marchés ou en vitrine, des portraits de célébrités dont les traits sont composés par la juxtaposition de tout un tas de petites photographies miniaturisées. Exemple bien connu, ci-dessous, avec Bob Marley.

C’est avec ce procédé que Chris Jordan a « manipulé » le tableau de Georges Seurat et créé « Cans Seurat ». L’œuvre est d’une taille tellement importante, qu’il est impossible pour nous d’en distinguer les éléments, à partir de la reproduction photographique ci-dessus, même agrandie dans une nouvelle fenêtre. La taille de Cans Seurat avoisine en effet les six mètres sur dix ! Voici ce que nous apercevons, quand nous nous rapprochons progressivement de l’œuvre :


(cliquez pour agrandir)

Des cannettes en aluminium… Le tableau en compte 106 000, soit le nombre de cannettes consommées aux Etats-Unis toutes les trente secondes. Le travail de Jordan tient à démontrer par le réel la société de consommation dont on ne parle habituellement qu’avec de froides statistiques. « Mon souhait est que ces images représentant ces quantités puisse avoir un effet différent que les chiffres seuls et à l’état brut tels que nous les trouvons quotidiennement dans les journaux et les livres. Les statistiques peuvent être abstraites et anesthésiantes ». L’œuvre de Jordan soulève le problème des responsabilités collective et individuelle quant à cette surconsommation : « Quand j’expose mon travail et parle de l’inflation consumériste, personne ne se sent visé [...] Les gens se rangent à mes côtés et discutent avec zèle de la consommation, même s’ils roulent dans une voiture de sport, possèdent trois maisons et travaillent soirs et week ends pour payer toutes leurs factures ». Dans ses interviews, Jordan insiste sur le problème d’un comportement inconscient collectif : « Parler aux Américains de la consommation, c’est comme parler avec un alcoolique. Notre avons une profonde culture du déni ».

 

En savoir plus…
Le site officiel de Chris Jordan
Une interview sur le blog de Jörg Colberg

Références
Œuvre : Cans Seurat
Artiste : Chris Jordan
Année : 2007

Noonday Heat – Henry Scott Tuke

 Qu’est ce qui vous vient à l’esprit, lorsque l’on parle de la peinture de nu ? La plupart du temps, le nu en question est féminin. Plus souvent encore, ce nu est contextualisé ; il s’agit de Vénus ou de toute autre figure symbolique ou mythologique prenant forme sous les traits féminins. Bien souvent, le nu féminin nous renvoie au charme et à l’érotisme, le nu masculin, à la domination et à la puissance. Peu sont les artistes qui ont su casser cette bipolarisation pour rendre au corps masculin toute sa sensualité… Henry Scott Tuke, artiste américain du début 19ème siècle, fut l’un d’eux.

Tôt dans sa carrière, il se débarrasse du prétexte mythologique pour peindre des nus du « quotidien ». Ses tableaux allient deux de ses ardentes passions : la mer et le corps masculin juvénile. Tuke faisait partie des « uraniens », ces poètes réunis autour de la célébration de la beauté du corps adolescent masculin. Ses tableaux décrivent des scènes de pêche ou de baignade dans un décor ensoleillé et méditerranéen.

Traduisons Noonday heat, le titre du tableau qui nous intéresse ici, par « chaleur du midi », tout en gardant en tête que « heat » se traduit aussi par ardeur et renvoie à la chaleur la plus forte. Noonday heat représente parfaitement l’art de Tuke ; tels des voyeurs, nous dérobons leur intimité à ces deux jeunes hommes partageant un moment de complicité charnelle, dans ce décor minimaliste de plage puissamment ensoleillée. Tuke a dédié un sonnet à la jeunesse masculine, qui illustre bien son art :

Youth standing sweet, triumphant by the sea
All freshness of the day and all the light
Of morn of thy white limbs, firm, bared and bright

Influencé par l’impressionnisme, le leitmotiv de Tuke, surnommé « The painter of Youth », était de « peindre le nu en plein air ». Noonday Heat a d’ailleurs été réalisé dans une version, moins répandue, où les deux jeunes hommes sont totalement nus (voir la reproduction ci-dessous). Les tableaux de Tuke débordent d’une sensualité innocente qui ne s’aventure jamais au-delà de la suggestion. Tuke ne représentait que rarement les organes génitaux de ses modèles. Habituellement, Tuke évitait de trop dévoiler de ses modèles, par certains vêtements ou poses habilement choisis.

Passé les années 1930, Tuke a été complètement oublié par le monde de l’art. Il n’est réhabilité chez les anglo-saxons que depuis les années 70-80, ses œuvres ayant été réappropriées par le mouvement gay.

 

En savoir plus…
The Sexual Perspective Homosexuality and Art in the Last 100 Years in the West d’Emmanuel Cooper
The Life & Work of Henry Scott Tuke: 1858-1929 d’Emmanuel Cooper

Références :
Oeuvre : Noonday Heat
Artiste : Henry Scott Tuke
Année : 1902

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